Randonnée

Dès le matin, par mes grand’routes coutumières
Qui traversent champs et vergers,
Je suis parti clair et léger,
Le corps enveloppé de vent et de lumière.

Je vais, je ne sais où. Je vais, je suis heureux ;
C’est fête et joie en ma poitrine ;
Que m’importent droits et doctrines,
Le caillou sonne et luit sous mes talons poudreux ;

Je marche avec l’orgueil d’aimer l’air et la terre,
D’être immense et d’être fou
Et de mêler le monde et tout
A cet enivrement de vie élémentaire.

Oh ! les pas voyageurs et clairs des anciens dieux !
Je m’enfouis dans l’herbe sombre
Où les chênes versent leurs ombres
Et je baise les fleurs sur leurs bouches de feu.

Les bras fluides et doux des rivières m’accueillent ;
Je me repose et je repars,
Avec mon guide : le hasard,
Par des sentiers sous bois dont je mâche les feuilles.

Il me semble jusqu’à ce jour n’avoir vécu
Que pour mourir et non pour vivre :
Oh ! quels tombeaux creusent les livres
Et que de fronts armés y descendent vaincus !

Dites, est-il vrai qu’hier il existât des choses,
Et que des yeux quotidiens
Aient regardé, avant les miens,
Se pavoiser les fruits et s’exalter les roses !

Pour la première fois, je vois les vents vermeils
Briller dans la mer des branchages,
Mon âme humaine n’a point d’âge ;
Tout est jeune, tout est nouveau sous le soleil.

J’aime mes yeux, mes bras, mes mains, ma chair, mon torse
Et mes cheveux amples et blonds
Et je voudrais, par mes poumons,
Boire l’espace entier pour en gonfler ma force.

Oh ! ces marches à travers bois, plaines, fossés,
Où l’être chante et pleure et crie
Et se dépense avec furie
Et s’enivre de soi ainsi qu’un insensé !

Un matin

Emile Verhaeren
Forêt de Chailluz à Besançon
L

a randonnée est-elle en train de changer d’état d’esprit ? On peut se poser la question lorsque l’on voit certains marcheurs regarder et se préoccuper surtout des chiffres ; les kilomètres parcourus dans un temps donné, les dénivelés effectués, etc. Personnellement, je préfère poursuivre mon bonhomme de chemin à la manière de Rousseau ou d’autres grands marcheurs ; Nietzche, Stevenson, Lanzmann, T Monod, et tant d’autres. Le but a son importance, c’est sûr, il ne peut y avoir de pas en avant sans un objectif mais faut-il qu’il devienne performance sportive, J’en doute. Pour moi, le chemin ne se résume pas à une énumération numérique. Les merveilles que m’offre la nature lors de mon parcours ont plus de valeur qu’un nombre. Mon âme et mon corps s’imprègne plus de bonheur, de joie et de paix dans la découverte du monde que dans la souffrance physique pour un exploit quantifié. J’accepte cela pour les sportifs, cela est même leur objectif louable et je les admire. Mais pour un randonneur traditionnel est-ce vraiment nécessaire de s’enfermer dans ce genre de compétition. Peu m’importe si je mets plus de temps et moins de distance. La beauté d’une fleur, la grâce d’un animal ou insecte, la forme d’une pierre ou rocher, la majesté d’un arbre, la fraicheur d’un ruisseau ou source, la grandeur d’un paysage, tout cela m’enthousiasme plus qu’un chiffre sur une montre ou un GPS. Pour moi, là est l’esprit de la randonnée. Éblouir mon regard, mon cœur et mon âme de toutes ces merveilles que nous révèle la nature sauvage ne peut se découvrir ou se percevoir que dans la marche contemplative et respectueuse. Une marche rythmée par nos sensations corporelles et spirituelles offre plus de bienfait holistique qu’une marche rythmée uniquement par l’expression musculaire et le numérique. Celui-ci doit rester une aide pour mieux parcourir ce monde extraordinaire. Franchir un col, un sommet, ne se résume pas à un dénivelé parcouru mais à l’effort qu’a fait mon corps pour avancer et par cet effort conscient prendre conscience de cette nature et en faire encore plus parti. Je suis peut-être un randonneur dépassé par ce monde qui court de plus en plus vite et qui devient esclave des chiffres mais je préfère cela, marcher librement dans un monde libre et m’émerveiller comme un enfant que nous sommes encore au fond de nous-même. MBT

Randonnée

Dès le matin, par mes grand’routes coutumières
Qui traversent champs et vergers,
Je suis parti clair et léger,
Le corps enveloppé de vent et de lumière.

Je vais, je ne sais où. Je vais, je suis heureux ;
C’est fête et joie en ma poitrine ;
Que m’importent droits et doctrines,
Le caillou sonne et luit sous mes talons poudreux ;

Je marche avec l’orgueil d’aimer l’air et la terre,
D’être immense et d’être fou
Et de mêler le monde et tout
A cet enivrement de vie élémentaire.

Oh ! les pas voyageurs et clairs des anciens dieux !
Je m’enfouis dans l’herbe sombre
Où les chênes versent leurs ombres
Et je baise les fleurs sur leurs bouches de feu.

Les bras fluides et doux des rivières m’accueillent ;
Je me repose et je repars,
Avec mon guide : le hasard,
Par des sentiers sous bois dont je mâche les feuilles.

Il me semble jusqu’à ce jour n’avoir vécu
Que pour mourir et non pour vivre :
Oh ! quels tombeaux creusent les livres
Et que de fronts armés y descendent vaincus !

Dites, est-il vrai qu’hier il existât des choses,
Et que des yeux quotidiens
Aient regardé, avant les miens,
Se pavoiser les fruits et s’exalter les roses !

Pour la première fois, je vois les vents vermeils
Briller dans la mer des branchages,
Mon âme humaine n’a point d’âge ;
Tout est jeune, tout est nouveau sous le soleil.

J’aime mes yeux, mes bras, mes mains, ma chair, mon torse
Et mes cheveux amples et blonds
Et je voudrais, par mes poumons,
Boire l’espace entier pour en gonfler ma force.

Oh ! ces marches à travers bois, plaines, fossés,
Où l’être chante et pleure et crie
Et se dépense avec furie
Et s’enivre de soi ainsi qu’un insensé !

Un matin

Emile Verhaeren
Forêt de Chailluz à Besançon
L

a randonnée est-elle en train de changer d’état d’esprit ? On peut se poser la question lorsque l’on voit certains marcheurs regarder et se préoccuper surtout des chiffres ; les kilomètres parcourus dans un temps donné, les dénivelés effectués, etc. Personnellement, je préfère poursuivre mon bonhomme de chemin à la manière de Rousseau ou d’autres grands marcheurs ; Nietzche, Stevenson, Lanzmann, T Monod, et tant d’autres. Le but a son importance, c’est sûr, il ne peut y avoir de pas en avant sans un objectif mais faut-il qu’il devienne performance sportive, J’en doute. Pour moi, le chemin ne se résume pas à une énumération numérique. Les merveilles que m’offre la nature lors de mon parcours ont plus de valeur qu’un nombre. Mon âme et mon corps s’imprègne plus de bonheur, de joie et de paix dans la découverte du monde que dans la souffrance physique pour un exploit quantifié. J’accepte cela pour les sportifs, cela est même leur objectif louable et je les admire. Mais pour un randonneur traditionnel est-ce vraiment nécessaire de s’enfermer dans ce genre de compétition. Peu m’importe si je mets plus de temps et moins de distance. La beauté d’une fleur, la grâce d’un animal ou insecte, la forme d’une pierre ou rocher, la majesté d’un arbre, la fraicheur d’un ruisseau ou source, la grandeur d’un paysage, tout cela m’enthousiasme plus qu’un chiffre sur une montre ou un GPS. Pour moi, là est l’esprit de la randonnée. Éblouir mon regard, mon cœur et mon âme de toutes ces merveilles que nous révèle la nature sauvage ne peut se découvrir ou se percevoir que dans la marche contemplative et respectueuse. Une marche rythmée par nos sensations corporelles et spirituelles offre plus de bienfait holistique qu’une marche rythmée uniquement par l’expression musculaire et le numérique. Celui-ci doit rester une aide pour mieux parcourir ce monde extraordinaire. Franchir un col, un sommet, ne se résume pas à un dénivelé parcouru mais à l’effort qu’a fait mon corps pour avancer et par cet effort conscient prendre conscience de cette nature et en faire encore plus parti. Je suis peut-être un randonneur dépassé par ce monde qui court de plus en plus vite et qui devient esclave des chiffres mais je préfère cela, marcher librement dans un monde libre et m’émerveiller comme un enfant que nous sommes encore au fond de nous-même. MBT

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